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Dialogues : Poèmes et oeuvres d’art

«L’œuvre absolue existe et le vrai pays alentour…»

Yves Bonnefoy

 

1.

(poème écrit à partir d’une peinture de Botticelli : «La femme abandonnée», vers 1495)

géométrie du texte

un point

ou

un trou

dans lequel

ton sang

se gerce

 

nus tes pieds froids tes doigts

néant immobile

en travers les linges

 

désert ton dos

fleuve tes reins

 

2.

(poème écrit à partir d’une fresque de Piero della Francesca : «Invention et preuve de la vraie Croix», détail des trois personnages à l’extrême-droite, XVe siècle)

Errance et voyage de la détresse dans le creux de la lumière. L’ombre s’agite, s’immobilise, lent mouvement des mains vers l’inachevé. La transparence au large et l’espace caché dans l’étang du temps qui s’ébranle. Sur les angles des routes morcelées, blanches, traînent des brumes et des fragments; les aurores se croiseront, les cercles flotteront dans des espaces de persistance.

rouge

la nuit

se cogne

au triangle du monde

 

bleu

la nuit se déplie

sous l’envol

du vent

l’aimé

se retire

 

vert comme vent

légende

tremblante

vert comme fleuve

immobile

dans le corps

vert comme brume

en nous

trace d’aube

vert comme temps ouvert

vert à la verticale

déchirure dans le ciel

la mémoire persiste encore

 

3.

(poème écrit à partir d’une peinture de Caravage : «David et Goliath», détail de la tête de Goliath, 1604)

car en lui

la lassitude

au sang

mêlée

 

bouche vainement

yeux tendrement

 

au-delà du surgissement

ta tête coupée

 

substance bue

frémissement encore à ton front

jusqu’au bout de l’épée

imaginer encore

geste démesuré

l’illusion

 

au paysage de la nuit

ton sang répandu en moi

je te prends

dans ta meurtrissure

je te tiens

dans ton cri

car en lui

l’oubli

 

4.

TERRES TREMBLANTES

(poème écrit à partir d’une peinture de Saint-Denys Garneau : «La liseuse»)

il a longtemps cherché

des mois des années

penché sur l’oeuvre

immobile

mais la nuit toujours

se retirait des fleuves

 

longtemps cherché

l’image

une ébauche

quelque chose qui fuit et s’efface

 

ainsi le monde devant lui

ses doigts s’attardent

sur des livres empilés dans la poussière

comme morts

ses yeux se perdent

dans les déserts nocturnes du rêve

 

terres tremblantes

il ouvre les mains

les mots se figent

les couleurs se multiplient

 

dans la lumière ocre d’une bougie

apparaît un ange sans ailes

un livre sur ses genoux

 

5.

(poème écrit à partir d’une peinture de van Gogh : «Champ aux corbeaux», 1889-1890)

le hasard en lui-même trahi

se bouscule

telle la pluie qui se fracasse aux vitres

 

l’océan s’agite

tumulte en mon ventre

l’océan

écrire

un désert accroché à la peau

 

au miroir brisé

l’univers forme

ses géométries blessées

visage perdu

 

dans les fissures du tracé

le cri s’insinue

porté par des vents nocturnes

des terres fumantes profondes

qui coulent sur nous comme un fruit éclaté

 

il y a de ces phrases émergées

d’on ne sait quel étang

et qui nous retiennent

dans les courbes de l’aimé

 

se blottir

entre les parenthèses du vent

étouffer à l’intérieur

de la bille cosmique

le temps tremble

dans les entrailles de l’écrit

trouées de lassitude

 

6.

(poème écrit à partir de l’étude de deux femmes pour «La prise de Constantinople» d’Eugène Delacroix, 1840)

 

Ma voix est morte.

 

Je vous écris cette lettre dans la nuit rauque. Dans cette lettre, mes ratures, mes parenthèses et mon ivresse se retrouvent, des traces de feu aussi.

 

Lettre d’errance. Sûrement.

 

Mon dos se recourbe, s’arrête recommencement aux reins

comme douleur votre corps mort

dans vos mains le poignard objet de rupture

dans vos jambes la violence à peine prononcée

 

la douceur dessin d’une sphère

l’ivresse incroyable

de votre sexe

qui se trouble sous ma langue

votre œil archipel

j’ai erré d’île en île pour trouver la route qui ne

s’achève pas

l’île exil

immense pénombre de l’eau

me fascine votre corps errance

en vous l’horizon

face à la mer

 

Ma voix est morte. Lettre d’errance. Je vous écris d’une ville de mosquées et de myrtes; corps sans visage accroupi à un mur, une arcade. Vous m’avez trouvée voiles à mes pieds. Un homme voilé erre. Ville de miroir et de fumée. Je vous écris sur des feuilles déjà jaunies mais pourtant ici le temps n’existe pas.

 

7.

GOUFFRE III

(poème écrit à partir d’une peinture de Francis Bacon : «Figure allongée avec seringue hypodermique», 1963)

cadavre avec seringue plantée dans le bras

clous rouillés

lumières souffrantes

 

cadavre avec seringue plantée dans la bouche

les chairs pendent

au-dessus du trou

 

cadavre avec seringue plantée dans le cerveau

replié et malade

figure allongée

mangeant des entrailles chirurgicales

vomissant des pansements

se noyant dans d’étranges tuberculoses

 

8.

(poème écrit à partir d’une peinture d’Eugène Delacroix «Chasse aux lions», fragment, 1854)

 

«Regarde, me dit-il, et regarde bien! il faut prendre des leçons d’abîme!»   (Jules Verne)

 

d’architectures

mouvement de sang

 

de cris se surprendre

se prendre

dans la toile

se reprendre

 

les nénuphars

meurtre sur ta bouche

viol sur tes mains

 

s’écoule l’espace se trouble

s’étrangle

 

ce soir-là tu m’as parlé de l’abîme de son aube nue de l’abîme un fragment une toile

qu’on aurait brisée brûlée

 

de l’horizon qui s’étouffe

 

et puis tu es tombé sur les genoux sur le ventre ligne oblique sur le sol traînée de chair

toute la nuit dans la poussière au-dessus de toi des écritures rouges tu étais ivre je crois

ce soir-là dans ta bouche l’abîme chavirement revirement la brume encerclée de noir

comme tes yeux

 

tu as dit que l’abîme et l’esquisse se confondent

 

ton geste tenait le temps à la grandeur d’une gueule vomissante la mort hurlée recueillie

dans tes bras au large le désir fendu l’ébauche de vent et ta voix qui se simplifie dans les

jeux de la couleur comme mauves les paumes

 

puis la pluie engouffrée dans ton sexe centre inexplicable de l’abîme pays liquides

âcrement les marées du dedans et moi devant toi incendie à la frontière du désespoir de la

démesure peut-être non quelque chose d’insistant

 

d’immobile

 

tes regards sauvagement vers les fuites tourbillons à l’envers toi-même fuyant à travers la

matière

 

cette diagonale métallique s’enfoncera, disais-tu, dans les entrailles de mon récit et mon

souffle cette nuit-là dans tes paroles des maux que l’on enterre

 

géométrique aussi, t’ai-je dit, puis inachevé     l’esquisse reprise dans le feu oiseaux ivres et

pourtant le sommeil est un triangle blessé

 

liens isocèles tissés à même la solitude une rencontre qui n’aurait pas eu lieu qui serait

restée dans l’oblique

 

je n’ai plus osé prononcer le nom de ton corps il y avait comme des taches une certaine

tendresse

 

de l’abîme tu m’as parlé ce soir-là tu étais ivre des fauves qu’on aurait tués

 

dans une sorte d’insistance

à l’océan

se fixer

 

9.

DÉBRIS D’ORAGE

(poème écrit à partir d’une sculpture d’Auguste Rodin : «Les trois ombres»)

des coups

au visage

au ventre

coups d’encre

feuille nue

déchirée

corps coupé

mains pendantes

mains lancinantes

gestes larges

débris d’orage

 

le ciel se brise

dans ma bouche

j’ai crevé ta chair

outre et oblique

bleu en aurore

soir en rouge

couleurs coulantes

jusqu’à tes reins

 

débris d’orage

arrachés au sommeil

ton ventre

se meurt muet

débris d’orage

vitres de l’univers

tes doigts tâtent

l’esquisse

d’immenses fêlures

en diagonale

les grottes  les sommets  la roche

s’accrochent à la paume

des morceaux de vent

suppliant  écrivant

 

10.

DEVANT LES CHASSES DE DELACROIX

le vin coule sur ta bouche

les ténèbres tremblent au fond du verre

des éclats

froids

s’éparpillent

 

trois mois au Sinaï

je suis faible

dans les nuances fragiles du hasard

 

la terre rouge abonde en ce pays

routes ou rochers

le premier ouvrage montre

les ombres bleues et brumeuses

 

avez-vous vu le hasard

châtier la forme

avez-vous vu les grands tableaux immobiles

dormirez-vous

dans la nuit incroyable matière

écrirez-vous des brouillons

 

les forces ne peuvent que périr

sinistrement

 

se soulever le coeur

agrandir son corps d’horizons

faire un livre

un monument

et le dire à chaque instant

 

le cheval    l’homme

et la lionne

l’invention des supplices

 

la peinture ensuite

 

11.

TU FUS VOILÉ D’UN CRÊPE NOIR

(texte écrit à partir d’un tableau de Caravage : «David et Goliath», 1604)

Quelqu’un est venu est venu ici dans cette chapelle aux dalles pleines de pénombre. Quelqu’un est venu ici la nuit, un cierge à la main, voiler d’un crêpe noir un tableau de Caravage. Quelqu’un est venu ici pour souligner la souffrance du monde.

Imagine ce tableau : d’un fond ténébreux surgit un être; une épée dans sa main droite, il tient dans sa main gauche une tête oh! une tête… une tête sans corps, seule, gisante, blessure au front, les yeux ouverts tournés vers des nuits d’encre mauve, la bouche encore hurlante, le sang coulant encore du cou tranché. Tête qui se heurte au bord de l’abîme, au bord du tableau et traînant toutes ses douleurs dans ce coin obscur de l’œuvre.

Tu es debout devant ce tableau. Tu es fatigué devant ce tableau voilé d’un crêpe noir. Noir. Le deuil remonte de cette tête, monte dans ton dos, hante ton esprit.

Quelqu’un est venu.

La neige te surprend. Le crêpe noir claque au vent dévoilant par fragments l’image  peinte venant et fuyant. Tu as peur. Une voix éclate. Des mains s’avancent pour crever les ténèbres de ce tableau voilé.

Voilé d’un crêpe noir.

Debout et fatigué, tes larmes dessinent des cercles de lumière ocre qui éclabousse la profondeur du chaos.

Ce n’est rien.

Ce n’est qu’un tableau, qu’un peu de peinture sur un pauvre rectangle de toile usée, un peu de peinture posée là par une main tremblante, tâtonnante, violente, faible, fatiguée.

Ce n’est qu’un pauvre tableau issu d’un sacrifice, lieu et image du sacrifice.

Toi, debout et fatigué devant ce tableau, devant cette tête coupée. Ce n’est rien. Ce n’est que ton propre visage.

Quelqu’un est venu. Ici, devant ce tableau. Qui es-tu? Où es-tu? Tes doigts gris et maigres cherchent à saisir le crêpe noir et le visage dessous. Quelqu’un est venu. Est-ce toi?  Où es-tu? Quelqu’un est venu. Où es-tu? Est-ce ta voix? Une voix lointaine, prononçant un nom. Est-ce ton nom, Caravage? Ravage? Carnage? Cage? Visage…ce visage, cette tête, ton visage, ton regard en fragments, ta bouche à moitié débris, corps absent, perdu pour toujours. Debout et fatigué, que fais-tu devant ta propre image?

Dans les grilles bleues de l’aube, je suis. Corps acéphale. Ma tête est là, dans la matière muette d’un tableau. Il n’y a plus de bruit. Du sang figé depuis longtemps sur la beauté des fruits. Il n’y a plus rien. Je suis debout, fatigué, supplicié, mort et pourtant mes mains s’accrochent à ce crêpe noir, noir et maudit, mes mains s’accrochent pour cacher le désespoir.

Je suis cette voix hurlante et agonisante saignant des mots dans des vents surgis du milieu de la terre. Je suis ce visage, cette tête coupée; je connais l’ailleurs, je connais des routes, des carrefours jusqu’à des déserts cernés de bleu. Je connais le vide à travers de grands gestes circulaires. Près de moi, une table dressée est chargée de fruits cueillis dans les brumes secrètes de nuits qui ne finissent jamais. C’est une offrande. Debout et immobile, je suis ce regard voilé d’un crêpe noir.

12.

(poème écrit à partir d’une peinture de Saint-Denys Garneau : «La chambre au soulier»)

tout à coup

coup de vent

verre de vin à l’ombre

mur coupé

à la porte coupée

ce soulier

traînant oublié

lit de douleur

coupé juste à côté

mur languissant

du mur au soulier

la porte

corps esseulé

moitié de quelque chose

moitié de rien

quelque chose d’arraché

d’arraché de mauve

d’arraché de vert

la porte et le soulier

l’absence

la porte déjà fermée

l’étouffement

 

 

 

 

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